Traversée de Tenerife (décembre 2016) – 1/13 – de la plage de Masca à Santiago del Teide

Avant d’atterrir dans l’aéroport sud de Tenerife, l’avion qui m’amène de Paris survole presque toute la rive sud de l’île. Je découvre avec horreur une interminable suite de stations balnéaires sériées, une gigantesque boîte à touriste formant peut-être la côte bétonnée la plus étendue au monde.

Dès la sortie de l’aéroport je fuis au plus vite cette zone maudite. Il me faut deux heures et deux bus pour en atteindre l’extrémité occidentale, la station balnéaire de Los Gigantes, toute aussi laide que les précédentes. Au-delà, la nature reprend ses droits ; et pour cause, aux plages se substituent soudain d’immenses falaises, que les professionnels du bétonnage ne sont pas parvenus à rogner, malgré quelques malheureuses tentatives.

A Los Gigantes m’attend une italienne chez qui je loge en airbnb. Je dépose chez elle mon sac à dos surchargé de victuailles puis descend au port pour me renseigner sur la viabilité de mon projet immédiat : embarquer le lendemain matin en zodiac pour la plage de Masca, située un peu au nord dans une fissure de la falaise. Sur cette plage s’achève la célèbre randonnée s’infiltrant dans les gorges de Masca depuis le village du même nom. De la plage, je compte lancer mon trek dans le massif du Teno en empruntant le tracé en sens inverse.

Le parcours du premier jour (lien openrunner)

La mer est calme, le zodiac utilisable, le premier transfert programmé à 9h ; je me couche rassuré, les annulations semblant fréquentes si l’on en croit les informations glanées sur le web. Le lendemain, je me présente à l’heure convenue et embarque pour la plage avec deux Anglais. Nous serons les trois seuls touristes à remonter les gorges ce jour-là. Le voyage en zodiac vaut à lui seul le détour : les parois rocheuses abruptes qui plongent dans la mer à quelques encablures de notre rafiot, s’élèvent verticalement à plus de 500 mètres de haut ! C’en est presque inquiétant.

L’arrivée en zodiac à Masca

La station de balnéaire de Los Gigantes, vue depuis l’entrée de l’immeuble où je couche

Au-delà de Los Gigantes démarrent des falaises qui se prolongent jusqu’à la pointe nord-ouest de l’île, visible au fond

Vue du zodiac sur les falaises bordant la plage de Masca

Elles se dressent 500 mètres au-dessus de la mer

La fissure où est nichée la plage de Masca

Une première faille perce les falaises, puis une seconde, plus large : c’est la plage de Masca, où nous mettons pied à terre. Après avoir semé le duo, je peux savourer une heure de solitude dans des décors grandioses, séquence qui s’achève à mi-pente, lorsque je me heurte à une grappe de touristes déboulant depuis Masca. Je ne le sais pas encore, mais je n’ai affaire qu’à la première vague d’un tsunami qui me déboulera dessus jusqu’à ce que j’atteigne le village. Jamais je n’avais vu autant de gens sur un sentier ! Il me faudra attendre neuf mois pour revivre une expérience semblable, sur le sentier Blanc-Martel, dans les gorges du Verdon (voir ici).

Malgré cela, la grimpe est un vrai plaisir. C’est la première fois que je trace ma route dans de véritables gorges. Il est d’autant plus plaisant de le faire par une température idéale, sous un ciel bleu, en plein mois de décembre et sur un sentier très peu technique, même si j’ai parfois du mal à repérer un chemin dont le balisage est avant tout destiné à orienter ceux qui le descendent. Parfois très étroits, la ravine s’élargit après deux heures de grimpe. Les pentes du canyon s’adoucissent ; y prolifère une végétation exotique que je peux contempler, dans son espace naturel, pour la première fois de ma vie. Dépaysement garanti !

Les gorges de Masca

On démarre dans des gorges étroites où la lumière pénètre difficilement

J’observe quelques temps des parois sombres à la flore étrange…

…puis dépasse les deux Anglais dans un pli de la faille

Par la suite, la gorge se resserre parfois

La grimpe est rude

La gorge s’élargit et devient un vallon luxuriant ; sur un promontoire, le village de Masca

Selon les cartes d’opencyclemap, que j’utilise pour la première fois, j’avais pour option de bifurquer avant Masca dans un tunnel qui aurait débouché dans une vallée adjacente, d’où un sentier m’aurait permis de descendre vers le littoral puis de remonter jusqu’à Santiago del Teide. N’ayant jamais trouvé ledit sentier, je nourris quelques doutes sur la fiabilité de ma source, que la suite de mes aventures confirmera largement. Par défaut, je monte jusqu’au village, engouffre dans une taverne un repas abordable mais fade, premier d’une longue série du même genre, et me voit condamner à rejoindre le col par la route. Quatre-cent mètres de grimpe sur l’asphalte chauffée par le soleil de midi : un effort presque plus intense que celui produit dans la matinée ! En récompense, je peux contempler le site de Masca sous toutes ses coutures.

Autour de Masca

Le village de Masca

La nature alentour

Le restaurant où je fais halte

Le village adjacent, Lomo de Masca ; en arrière-plan, les gorges dont je proviens

Ayant manqué le supplément indiqué par opencyclemap dans les gorges, je suis en avance sur mon timing. Aussi puis-je entreprendre, en me basant sur la même source cartographique, un détour significatif par Roque Blanco avant de rejoindre Santiago del Teide. Une deuxième fois, opencyclemap trahit ma confiance : le simili-sentier que je suis disparaît bientôt dans une végétation assez hostile. Alors que me vient l’idée de rebrousser chemin, j’aperçois au loin de vagues traces, m’y fie à tort et persévère ainsi dans l’erreur ; elles me conduisent au milieu de nulle part. Devant moi, plus la moindre sente, mais je suis si engagé qu’il me semble inenvisageable de revenir en arrière.

Je prolonge donc l’entreprise, en restant à même altitude, jusqu’à dépasser la ligne de crête inclinée et me retrouver sur l’autre flanc de la colline. Je peux alors naturellement prendre la direction de Santiago del Teide. L’affaire se complique cependant, la face où je débouche étant très abrupte. Cinq minutes après avoir basculé, je me rends à l’évidence : si je veux poursuivre ma route latéralement sans me mettre en danger, dans cette zone qu’aucun humain ne fréquente, il me faut me propulser une centaine de mètres plus haut, au prix d’une grimpe que j’effectue dans des arbustes moins piquants que ceux que j’ai l’habitude de combattre en Grèce, mais plus massifs, épais, résistants. Intense, sans temps mort, l’effort continue jusqu’à ce que j’ai presque rejoint la crête ; je peux alors repartir vers l’est.

La lutte hors-sentier dure depuis une heure et demi quand je débouche au sommet d’une pente de 250 mètres. En contrebas, Santiago del Teide, mon objectif. Je crois mes peines terminées, opencyclemap indiquant plusieurs sentiers descendant depuis les alentours de ma position jusqu’à la ville. Que nenni, je n’en trouve aucun, probablement parce qu’il n’en existe aucun. Mes articulations prennent cher dans la descente, tout comme les buissons que j’écrase sans pitié sur mon passage.

La lutte hors-sentier aux abords du Roque Blanco

A gauche, le simili-sentier qui m’emmène dans un no man’s land

L’endroit près duquel je bascule sur l’autre flanc de la colline

Vue sur le même endroit depuis l’autre flanc, peu avant d’entreprendre la grosse grimpe

En contrebas, j’aperçois enfin Santiago del Teide. Au loin, l’impressionnant sommet du Teide

Durant la descente, j’observe avec satisfaction les teintes sombre des pentes du Teide. Même si nous sommes en plein hiver, il ne semble pas le moins du monde enneigé. Une bonne nouvelle en vue de son ascension. A Santiago, j’engouffre une pâtisserie puis bifurque plein nord. Un kilomètre après être sorti du village, je quitte l’asphalte et plante ma tente dans une petite forêt, au bord d’un chemin qu’il va me falloir suivre le lendemain en direction de la pointe nord-ouest de l’île.

Après une journée très ensoleillée, je ne m’attendais pas à vivre une nuit si fraîche. La température avoisine zéro degré, pendant qu’une pluie battante s’abat sur la tente pendant des heures. Je ne mesure pas encore les conséquences d’une telle évolution météorologique.

 

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