Périple castillan dans la Sierra de Guadarrama (avril 2018) – 2/4 – sur l’épine dorsale du massif

Une heure de bus suffit à me faire transiter de la banlieue de Madrid à la ville montagnarde de San Lorenzo de El Escorial. connue pour abriter le site royal de l’Escurial, dont la visite me servira de prestigieuse mise en jambes.

L’Escurial est un complexe monumental massif abritant, entre autres, un palais, un monastère, une basilique, une bibliothèque, un musée et, last but not least, une nécropole royale. Géométrique et uniformément grisâtre, l’ensemble dégage une austérité assez déroutante et fort peu espagnole, ses concepteurs s’étant d’ailleurs inspirés de l’architecture monumentale flamande et italienne. Il n’ouvre qu’à 10h du matin, me laissant le temps de flâner autour de son enceinte carrée et dans la ville attenante.

L’enceinte de l’Escurial

La façade est, dominée par la coupole de la basilique

Dans son prolongement, les jardins privés du roi

La façade nord, par laquelle les visiteurs pénètrent dans le complexe

La façade principale, donnant sur l’ouest

L’impression de dépouillement dégagée par l’extérieur de l’édifice se poursuit dans les cours intérieures et la basilique ; elle se rompt toutefois au moment où je pénètre dans la bibliothèque royale, qui dégage une atmosphère grandiose tant par son contenu que la façon dont il est disposé. Un moment marquant qui se poursuit dans diverses galeries aux plafonds peints puis un musée tapissée d’œuvres de maître, parmi lesquels l’impressionnant Martyre de saint Maurice de Greco.

Au fil de la visite, l’immersion me gagne, jusqu’à ce final en forme d’apogée que constitue la visite de la nécropole royale. On s’y introduit par le panthéon des Infants, d’où un corridor ultime nous plonge sous terre jusqu’au panthéon des Rois, une pièce circulaire confinée dont les murs contiennent 26 tombeaux. Y reposent les restes de la plupart des monarques espagnols des cinq derniers siècles, le plus ancien étant également le plus prestigieux, à savoir Charles Quint, l’un des personnages les plus mythiques de toute l’histoire européenne. J’ai tant lu et rêvassé à son sujet que je ne peux manquer d’être fasciné au contact de sa tombe, et m’y recueille quelques temps.

A l’intérieur de l’Escurial

La bibliothèque royale vue de la cour principale

En face, l’entrée de la basilique

Son frontispice est encadré par deux tours massives

Un aperçu des galeries du palais

L’une des salles du panthéon des Infants

L’entrée du corridor menant au panthéon des Rois

Quelques tombeaux royaux

La colonne centrale comptant les monarques les plus prestigieux

A son sommet, la tombe de Charles Quint

A peine remis d’une émotion inattendue, je ml’élance, guidé par le balisage du GR10, à l’assaut du Pico de Abantos, sommet dominant San Lorenzo de el Escorial et porte d’entrée de la Sierra de Guadarrama. C’est parti pour une ascension brutale de 700 mètres, au terme de laquelle je peux contempler, d’un belvédère approprié, le site de l’Escurial, les plaines s’étendant vers Madrid et, découverte inquiétante, les cimes complètement enneigées de la Cuerda Larga, crête secondaire de la Sierra que je suis censé arpenter le surlendemain.

L’ascension du Pico de Abantos

Le sentier démarre en forêt…

…et s’achève dans un paysage plus minéral

Une fontaine à mi-hauteur

Du sommet, vue sud-ouest jusqu’à la Sierra de Gredos, un autre massif de la Cordillère centrale…

vue sud-est vers San Lorenzo de el Escurial et la plaine s’étirant jusqu’à Madrid…

…et vue nord-est sur des montagnes à la blancheur menaçante

Une pause déjeuner et je m’élance sur un chemin de crête filant le long de l’épine dorsale de la Sierra de Guadarrama, axe dont je ne m’écarterai que le lendemain après-midi, 35 bornes plus loin.

En bleu, le segment du trek sur l’épine dorsale de la Sierra de Guadarrama

Je parcoure les 5 premiers kilomètres avec trois Castillans rencontrés au sommet de l’Abantos. Ils connaissent bien les lieux et bifurquent, au niveau du refuge en ruine de la Naranjera, vers un site dantesque que je n’aurais pas repéré sans leur aide, une sorte de chaos rocheux d’où l’on dispose d’une vue imprenable sur un site que j’espérais apercevoir durant mes pérégrinations : la Valle de los Caidos. Ce complexe monumental est dominé par la plus grande croix chrétienne du monde, haute de de 150 mètres. A sa base, une colline à l’intérieur de laquelle a été creusée une crypte où sont enterrés nombre de combattants de la guerre d’Espagne et figures de l’époque franquiste, parmi lesquels Franco lui-même et Jose Antono Primo de Rivera, chef de la Phalange. Un monastère bénédictin complète le tableau.

Vers la Valle de los Caidos

Je pose avec deux des Espagnols rencontrés au sommet de l’Abantos

Nous approchons…

…d’un chaos rocheux dissimulé à droite du sentier balisé

Une immense croix apparaît entre les arbres

C’est la pointe saillante de la Valle de Los Caidos !

Nous l’observons en mangeant quelques fruits secs, assis sur de confortables blocs rocheux

Les Castillans font une boucle à la journée et doivent retourner à leur voiture ; je les remercie et continue seul ma route, en direction de deux refuges signalés sur mes cartes. Le premier, en ruine, ne peut décemment servir de site de bivouac. Le second, bunker sombre et humide érigé au sommet de la Cabeza Lijar, est à peine plus fonctionnel ; je m’en contente néanmoins, pour une nuit vaguement réparatrice.

Vers le refuge de la Cabeza Lijar

Le chemin de crête, que je retrouve après une demi-heure d’errance sur son flanc droit

Au loin, des sommets toujours aussi enneigés

Sur ma route, de charmants chaos rocheux

Le refuge inutilisable de la Salamanca

Un premier passage dans la neige qui en annonce d’autres

Le bunker glauque mais en parfait état de la Cabeza Lijar

Vue sur la vallée de Madrid depuis le toit du bunker

A l’exception d’une courte descente finale, je n’ai quasiment pas eu à marcher dans la neige au cours du premier jour de marche. Dès la matinée du deuxième, il en ira tout autrement. Si la première dizaine de kilomètres s’effectue sur un terrain praticable, les conditions se durcissent dans la montée vers la Penota, premier sommet de la crête tutoyant les 2000 mètres.

L’arrivée de la neige

Les premières portions du chemin de crête ne posent pas problème

Au nord-ouest, le massif secondaire de la Sierra del Quintanar

J’approche de la Penota, visible à droite sur la photo

Vue en arrière sur la crête depuis les premiers contreforts de la Penota

Premier passage dans la neige

Un autre passage le long d’un mur

Vue en arrière sur le chemin parcouru, mêlant neige, arbustes et rocaille

Dans la deuxième partie de l’ascension de la Penota, la progression devient très laborieuse. J’alterne pseudo-escalade dans la rocaille et marche dans un tapis de neige si profond que je m’y enfonce parfois jusqu’aux genoux. Certaines sections mélangent ces deux éléments ; il me faut alors batailler dans des amas de neiges coincés entre deux rochers, plus ou moins soutenus par les branchages des arbustes qu’ils recouvrent, un revêtement traître qui me pousse plusieurs fois à la faute. Je m’enfonce, souvent, glisse parfois, chute à deux reprises et avance au rythme d’un escargot. Dans le final, le tracé n’est plus seulement physique et technique, mais également dangereux, puisque je dois traverser un névé en pente susceptible de glisser et m’emporter en contrebas. Autant dire que je suis soulagé d’arriver au sommet et circonspect quant à la suite du trek.

Vers le sommet de la Penota

Un passage où je dois mettre les mains, vu d’en bas…

…et d’en haut

Le sommet semble à portée de mains, et pourtant…

…pour y parvenir, il me faut naviguer de rocs en arbustes…

…m’infiltrer par tel ou tel couloir neigeux dans des parois escarpées…

…et traverser des névés à la solidité douteuse

Le poteau géodésique ! Enfin !

Vue du sommet sur la crête avalée depuis la veille

La descente de la Penota s’effectue sur sa face nord, si enneigée que je m’embourbe parfois jusqu’aux cuisses. Histoire d’alléger les difficultés, je décide au col de Cerromalejo de quitter la crête au profit de la piste forestière de la Calle Alta, progressant quelques centaines de mètres plus bas, sur le versant oriental de la Sierra de Guadarrama ; un choix pas spécialement judicieux, la piste étant presque aussi enneigée que le sentier que j’ai quitté.

Je retrouve le balisage au niveau du col de Marichiva et poursuit ma route jusqu’à Puerto de la Fuenfria, carrefour de chemins où j’abandonne le GR10 au profit d’un sentier en balcon encore plus enneigé, le camino Schmidt. Heureusement pour moi, de nombreux randonneurs en raquette ont quelque peu tamisé le tracé, sans quoi je pourrais à peine progresser dans une couche de poudreuse dépassant allègrement le mètre d’épaisseur.

Après presque 20 kilomètres de marche dans la neige, je retrouve avec soulagement le goudron à l’approche de Puerto de Navacerrada, station de ski prisée des Madrilènes où je fais halte pour déjeuner.

De la Penota à Puerto de Navacerrada

L’éreintante descente de la Penora, vue d’en haut…

…et d’en bas

La piste de la Calle Alta

Le camino Schmidt

Il faut parfois franchir des ruisseaux sur des planches instables…

…ou sans aucun support

Le chemin est parfois difficile à discerner, tant la neige est abondante

La station de ski de Puerto de Navacerrada

Me voilà arrivé au terme de la section de marche que j’avais planifié sur la crête principale de la Sierra de Guadarrama. Depuis la station de ski, je peux facilement repiquer vers Ségovie par la route. Ne devrais-je pas choisir cette solution de facilité et abdiquer le reste du trek, qui pourrait s’avérer plus problématique encore que sa première partie ? Il est temps de faire les bons choix.