Voyage en Suisse romande (septembre 2017) – 1/9 – ascension du val d’Anniviers

Parti de Rennes aux aurores, juste après une nuit blanche de travail, j’ai au compteur une journée d’ennui, deux heures de marche dans Paris et un enchaînement de quatre trains lorsque le dernier me dépose à Sierre, ville ceinturant les rives du Rhône, en amont de Sion.

Il est presque minuit. J’avais prévu de camper sur les berges herbeuses du plan d’eau jouxtant la gare, le lac de Géronde, mais elles n’offrent aucune discrétion. Me voilà contraint de franchir le Rhône et d’entamer dans l’obscurité l’ascension du val d’Anniviers, à la recherche d’un lieu de bivouac décent. Je trouve mon bonheur après 200 mètres d’ascension, en bordure d’un champ de vignes.

Après une nuit trop courte à mon goût, j’entame deux journées de marche dont j’ai du mal à définir les étapes. La raison voudrait que je campe à Grimetz, village dont me sépare 1200 mètres de dénivelé positif, et que j’avale le lendemain les 1400 mètres restants pour atteindre le col du Torrent, à presque 3000 mètres d’altitude. Je plongerais alors dans le val d’Hérens, vers le village Evolène, dans le camping duquel je passerais la nuit en attendant le bus matinal qui m’emmènerait à Sion.

Ce plan me conviendrait si je n’avais pas repéré, à un kilomètre au sud du col du Torrent, l’abri du Prélet, une cabane non gardée où il serait épique de bivouaquer. Problème : si j’y passe la deuxième nuit, je devrai me taper 1600 mètres de descente vers Evolène durant la troisième matinée de marche, alors que Sacha arrive à Sion avant midi ; si j’y passe la première, il me faut avaler en une journée les 2600 mètres de dénivelé, opération plus improbable encore.

Tracé respectant le second plan (lien openrunner)

Incapable de me décider clairement, je tends inconsciemment vers l’option la plus extrême ; c’est peut-être pour cela que je file directement vers le vallon de la Crouja plutôt que d’opérer un détour par le village de Vercorin, quitte à m’infliger un long segment de route goudronnée.

Vers Crouja

Le sentier matinal

Vue sur Sierre et la haute vallée du Rhône

Chalets typiques aux alentours de Crouja

A Crouja démarre le bisse des Sarrasins, un ancien canal d’irrigation longeant les parois rocheuses de la rive gauche du val d’Anniviers. Un impressionnant chemin à flanc de falaise a été aménagé sur son tracé.

Le bisse des Sarrasins

Le début du bisse

Les portions à flanc de falaise sur des rampes boisées

Ici ou là, des passages en escalier…

où nécessitant de s’allonger pour passer sous la roche

Le val d’Anniviers vu du bisse

Au-delà de Pinsec, je poursuis ma route sur des chemins plus traditionnels qui m’emmènent de village en village, à Mayoux, puis Saint-Jean, enfin Grimetz, où est censé se finir ma journée de marche.

Au cœur du val d’Anniviers

Vue sur le val ; au loin, les hauts sommets entourant le Zinalrothorn, un des 4000 du Valais

Sur l’autre rive du val, le village de Vissoie

L’arrivée à Grimetz

Grimetz est un village valaisan typique, avec ses vieux chalets aux balcons fleuris, ses rues pavées et ses fontaines dotées de figurines sculptées dans le bois.

Le village de Grimetz

La place centrale et son église dédiée à Saint Théodule

La rue principale

Chalets fleuris

Une fontaine

Dans celle-ci, le petit moulin à eau active les figurines en bois représentant deux scieurs

Nous ne sommes qu’en début d’après-midi, j’ai d’excellentes jambes et n’entends pas m’arrêter là. J’hésite plus que jamais à substituer au bivouac à Grimetz celui dans l’abri du Prélet, 1400 mètres plus haut, lorsque je croise un panneau indiquant le col mitoyen du Torrent à 4h30 de marche. Me voilà soudain décidé : si je pars tout de suite et à bon rythme, je peux l’atteindre avant la nuit !

Motivé par la perspective d’un bivouac dantesque et galvanisé par un combo twix/pomme ingéré en vitesse, j’avale au pas de course les 700 mètres de dénivelé qui me séparent du barrage de Moiry. Jamais je n’ai eu d’aussi bonnes jambes ! Arrivé à hauteur du lac, je reprends mon souffle en admirant le bleu éclatant de ses eaux.

De Grimetz au barrage de Moiry

La sente m’emmenant au val de Moiry

Vue en arrière vers Grimetz et le val d’Anniviers

Au loin, le barrage

Vue sur le barrage depuis la suite du parcours

Le lac de Moiry ; on devine dans les nuages le glacier du même nom

Le Garde de Bordon, montagne s’élevant à l’est du lac

Passé le lac, j’oblique du sud vers l’ouest et dépasse la barre des 2000 mètres de dénivelé positif ; comme je m’y attendais, mes jambes commencent à faiblir. Le col apparaît bientôt et me toise d’un air hostile. Je maintiens un rythme correct jusqu’au lac des Autannes, dont les eaux paraissent d’autant plus noirâtres que le soleil se couche. Il me reste 200 mètres d’une ascension finale qui sera d’autant plus pénible que le temps se gâte et qu’une pluie légèrement grêleuse vient durcir mon effort.

Vers le col du Torrent

Le col apparaît au loin ; au premier plan, l’alpage de Torrent.

Vue en arrière sur le lac et le glacier de Moiry

L’assez glauque lac des Autannes

Le raidillon final m’emmenant au col

Alors que j’atteins le col du Torrent, les conditions s’empirent ; s’ajoutent à la pluie un vent glacial et un brouillard opaque. L’abri du Prélet se trouve un kilomètre au sud, sur la ligne de crête reliant le col à la pointe du Tsaté. Par temps clair, le rallier est une opération assez simple, une vague mais évidente piste filant sur l’arête avec de rares oscillations sur ses deux versants. Dans le brouillard, le vent, la pluie et à la nuit tombante, c’est une toute autre affaire, surtout que la fatigue altère ma lucidité. Je reste bien trop longtemps sur le  très pentu versant est, me mettant quelque peu en danger, et ne remonte sur la crête que pour rater la sente et plonger par erreur de l’autre côté, dans des rocailles glissantes où je progresse avec grande difficulté. J’avance si lentement qu’il me faut lutter une petite heure avant de tomber nez à nez avec l’abri, à un moment où je me demandais s’il existait vraiment où si je ne l’avais pas déjà dépassé. Aux doutes succèdent la satisfaction du devoir accompli : j’ai déniché cette maudite cabane, dans des conditions dantesques et au terme d’une lutte sur 35 bornes et 2600 mètres de dénivelé !

Le final chaotique sur la crête du Prelet analysé avec des photos du lendemain

La première erreur, sur le flanc est de la crête : en rouge, la sente par laquelle j’aurais du remonter sur l’arête ; en noir, le hors-sentier dans lequel je me suis enfoncé

Vue sur le lac des Autannes durant ma divagation sur le flanc est de la crête

La seconde erreur, lorsque je suis revenu sur la crête : j’aurais alors du la suivre, comme le montre la trace bleue ; j’ai préféré plonger vers le versant ouest, au revêtement moins dangereux mais tout aussi exigeant

La vague sente filant sur l’arête que j’ai manqué à l’aller

Vue sur le lac de Moiry depuis la sente

Au creux de la crête, le col de Torrent

Le moment où la silhouette de l’abri surgit du brouillard

L’abri du Prélet est spacieux, confortable et apparemment fonctionnel, mais très délaissé. Son sol est couvert de milliers de cadavres de petites mouches. Mal fermé, il est planté sur une crête venteuse, à presque 3000 mètres de hauteur : en ce début d’automne, la température nocturne y est très nettement négative, pas loin des 10 degrés en-dessous de zéro.

L’abri du Prelet

L’entrée de l’abri

Le coin cuisine

Le coin séjour

L’abri pris en photo au petit matin

Depuis l’abri, vue nord vers les Alpes bernoises…

…et vue sud vers les 4000 du Valais

Un frugal dîner et je prépare le bivouac le plus perché de ma vie. J’empile trois matelas dont le mien dans un coin de la chambre dont les murs ont été vaguement isolés et me glisse habillé de plusieurs couches de vêtements et de la doudoune dans un duvet dont la température limite est de zéro degré ; un ensemble qui suffira à me tenir chaud.

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