Traversée de la chaîne Tramontane à Majorque (décembre 2017) – 2/7 – d’es Capdella à Esporles

La plupart des randonneurs qui traversent la chaîne Tramontane partent de Port d’Andratx. Assez refroidi par les premiers kilomètres sur l’asphalte et les commentaires négatifs sur la qualité du balisage, je préfère entamer mon trek à Es Capdella, depuis une variante du GR221. Je dois suivre le balisage jusqu’à la Serra de Pinotells, crête où, désirant rester dans les hauteurs, je quitte le tracé officiel, que je ne dois retrouver qu’aux abords d’Esporles, 20 kilomètres plus loin.

En rouge, la séquence Es Capdella – Esporles

Lancé en milieu d’après-midi, j’avale sans difficulté les premiers kilomètres séparant Es Capdella de la Serra de Pinotells.

Vers la Serra de Pinotells

Les collines bordant Es Capdella

Le hameau de Galatzo

Les derniers arpents de vallée

Dans l’ascension de la Serra de Pinotells

Vue en arrière vers Es Capdella durant l’ascension

A peine ai-je quitté le GR221, à un vague croisement où un balisage alternatif me propose d’obliquer vers l’est, que je perds toute trace d’un sentier enfoui dans les hautes herbes. Alors que j’aurais du continuer à même hauteur vers un col, des cairns trompeurs m’incitent à grimper jusqu’à la crête. Du sommet, j’espère repérer le sentier qui descend sur l’autre flanc vers l’abri de ses Serveres, où je compte passer la nuit. La réalité est toute autre : je ne fais face qu’a d’abruptes falaises s’étendant à perte de vue. Il me faut longer la crête vers le nord-est pour espérer voir surgir le sentier recherché au détour d’un promontoire. Je le pense proche, à tort puisqu’il ne franchit la crête qu’un kilomètre plus loin, une distance importante quand on progresse hors-sentier, sur un terrain rocheux dont les profondes entailles sont dissimulées par les buissons et les herbes hautes.

Je progresse avec grande difficulté, en trébuchant régulièrement, dans un environnement d’autant plus hostile que la nuit tombe et qu’une tempête se déclare soudainement, avec un puissant vent de face me jettant le visage des trombes de pluie. La pression monte. A trois reprises, je m’engage dans un affaissement de la falaise, pensant avoir affaire à la ravine où s’immisce le sentier tant désiré ; trois erreurs de jugement qui m’obligent à rebrousser chemin au terme d’un effort inutile. Après une heure de lutte, incapable d’y voir clair entre les gouttes et l’obscurité grandissante, je glisse sur une roche trempée et chute dans un trou de la taille d’un homme ; une cascade qui aurait pu me coûter cher, au point que je commence à envisager de m’arrêter là et m’installer pour la nuit dans un renfoncement de la roche, recroquevillé sous ma cape de pluie, en attendant le soleil matinal. Un peu plus loin, descendant dans une quatrième ravine, je trouve une cache correcte, hésite quelques instants à m’y terrer puis me décide à reprendre la route pour un dernier effort. Ma persévérance est récompensée : à l’instant où je resurgis de la ravine, les dernières lueurs du jour me permettent d’entrevoir, cent mètres plus loin, une vague trace serpentant dans l’effondrement suivant de la falaise. Deux minutes plus tard, il fait totalement nuit. C’est à la lueur de ma lampe frontale que je progresse vers la zone identifiée et déboule -enfin- sur le sentier.

Il me descend dans un bois zébré d’un labyrinthe de chemins plus ou moins carrossables ; il me faut lutter un bon quart d’heure pour y dénicher l’abri que je vise depuis des heures, une cabane rustique qui s’apparente à un véritable palace en comparaison des caches rocheuses où j’ai failli attendre le jour. Après trois nuits de veille au travail, une quatrième dans l’aéroport de Majorque et une lutte épique dans la Serra des Pinotells, je trouve sans mal le sommeil.

La cabane où j’installe ma couche

Le lendemain, je reviens sur mes pas, vers la crête où j’ai lutté la veille, et la suit vers l’est et ce carrefour de sentiers qu’est le Pas de na Sabatera.

De retour sur la crête

Le chemin de crête menant au Pas de na Sabatera

En contrebas, la vallée d’Estellencs, où passe le GR221

En arrière, la Serra des Pinotells, où j’ai lutté la veille contre les éléments

Plus en arrière encore, le sommet d’Esclop, à presque 1000 mètres de hauteur

Le Pas de na Sabatera

Jusqu’au Pas de na Sabatera, le balisage est impeccable ; au-delà, je ne peux me fier qu’a la carte d’opencyclemap et à quelques marques effacées dispersées le long du chemin. La sente est vague, parfois abandonnée et nombre de chemins non indiqués la croisent ; je manque de m’égarer tous les cent mètres, et m’égare effectivement quatre ou cinq fois. Le pire passage se situe au niveau du Puntals de Son Fortesa, un sommet qu’il faut rallier en escaladant une paroi rocheuse d’une vingtaine de mètres, guidé par de rares balisages ancestraux. N’ayant pas vu immédiatement ce marquage bien discret, j’ai erré une demi-heure dans les sous-bois environnants, et me serais à tort enfoncé vers le nord si une falaise verticale ne m’avait pas rapidement barré la route. Une fois au sommet, on n’est pas sorti d’affaire, le balisage étant plus que jamais défaillant. Ce n’est qu’à hauteur du Mola de Planicia que le tracé ne laisse plus de place à l’erreur.

Ma course d’orientation vers le Mola de Planicia

Un passage typique en sous-bois, le sentier peu marqué laissant beaucoup de place à l’interprétation

En guise de récompense, des vues régulières  sur la Méditerranée, 800 mètres plus bas

Le tracé sur les pentes du Mola de Planicia, parfois pierreux…

…parfois gravillonneux, mais trop souvent dans d’épais sous-bois annulant toute possibilité d’orientation visuelle

Au loin apparaît la ville d’Esporles

Une descente irrégulière me ramène sur le GR221 au niveau du Patada des Cavall. D’ici à Esporles, je ne progresserai plus que sur un chemin pavé exceptionnel, l’un de ceux qui ont donné son nom et sa réputation à la Ruta de Pedra en Sec.

La « route de pierre sèche » menant à Esporles

Parfois flanqué de contreforts…

…le chemin pavé, de mieux en mieux conservé…

…est bientôt cerné de murets

La section finale vers Esporles

A Esporles m’attend le seul repas marquant d’un séjour bien fade sur le plan culinaire.

S’achève avec la digestion de ce succulent poisson deux demi-journées de marche intense.