Tour du Jotunheimen – 1/3 – dans la rocaille (aout 2020)

[onzième des 25 treks formant le Tour des montagnes d’Europe]

Après deux mois de randonnée solitaire, je retrouve en Norvège mes deux camarades de marches habituels, Ivonig et Sacha. Nous avons une voiture et une grosse dizaine de jours à disposition. Les cinq derniers, nous enchaînerons les balades à la journée dans les fjords de l’ouest du pays; les cinq premiers, nous nous attaquons au gros morceau du périple, le Jotunheimen, plus haut massif de la Norvège et de toute l’Europe du nord. L’itinéraire le plus direct qui permet d’en faire le tour s’étale sur 100 bons kilomètres; nous le suivrons fidèlement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Notre tour classique du Jotunheimen (lien openrunner

En Europe, le massif du Jotunheimen est ce qui s’approche le plus du Mordor tolkienien. Au-delà des 1300 mètres, la végétation disparaît en effet complètement ; on progresse alors dans des déserts de roche magmatique, cernés de cimes dont la noirceur est magnifiée par des névés persistants. Un environnement impressionnant mais assez monotone, surtout qu’un temps couvert, voire bruineux, nous a constamment empêché d’admirer les plus hauts sommets. Les vallées sont plus verdoyantes mais non moins hostiles, les sentiers permettant de les parcourir étant constamment inondés et gorgés de moustiques.

Quant à l’ascension du Galdhøppigen, sommet de l’Europe du nord, nous nous en sommes passés, la faute au brouillard, à un enneigement tardif exceptionnel et à un manque de temps, notre rythme de marche étant nettement inférieur à mes prévisions. Nous n’avons d’ailleurs gravi aucun autre sommet , dissuadés par des brumes qui nous aurait privés de tout panorama, et n’avons jamais dépassé les 1800 mètres d’altitude.

Dernier désagrément, la présence surprenante de refuges, tous les 20 kilomètres, dans une région que j’imaginais complètement sauvage. Ils diminuent la sensation d’isolement sans pouvoir être mis à profit, tant leurs services sont hors de prix. Nous nous sommes contentés d’y remplir nos gourdes et d’y engloutir la spécialité locale, des gaufres garnies de fromage blanc et de confiture.

Reste un dépaysement garanti dans des montagnes à l’allure unique en Europe, des bivouacs mémorables et surtout un final extraordinaire le long de Gjende, à mes yeux le plus beau lac du continent ; il m’aura encore plus marqué que les lacs alpins ou les fjords visités les jours suivants.

Les deux premiers jours, nous grimpons par à-coups jusqu’à faire face au Galdhøppigen.

En rouge, nos deux premiers jours de marche

Nous avons entamé la boucle la veille, au crépuscule.

Ivonig et Sacha sur le point de s’élancer

Dans les étendues tourbeuses qui nous entourent, trouver un coin de bivouac suffisamment plat, sec et protégé des bourrasques n’est pas chose aisée. Il fait déjà nuit noire quand nous le repérons enfin et montons nos tentes à la lueur des frontales.

Le site du bivouac photographié au petit matin

Les dix premiers kilomètres nous mènent à la découverte d’un premier lac d’altitude, le Russvatnet. Bien que le terrain soit encore clément, je devine vite que la principale difficulté du trek résidera dans le revêtement du sentier, très souvent imbibé d’eau.

Autour du lac Russvatnet

Un chemin encore correctement tracé…

…s’infiltre entre le lac Sjodalsvatnet…

…et le lac Bessvatnet…

…à destination du lac Russvatnet

Que nous traversons grâce à un barrage naturel…

…doublé un pont…

…puis longeons pendant une heure

Le lac vu des hauteurs, avec sa couleur turquoise caractéristique

Un pont de singe nous permet d’enjamber le torrent Tjønnholåe, qui se jette dans un lac…

…dont nous nous éloignons petit à petit

Deux voies permettent de rejoindre la vallée de Veo, où nous devons bivouaquer. J’opte pour la plus difficile, via le lac glaciaire Tjønnholtjønne. On y avance poussivement, hors-sentier, dans un pierrier immense entrecoupé de ruisseaux sans gué.

Vers le lac Tjønnholtjønne

Nous laissons sur notre droite un premier sommet supérieur à 2000 mètres, le Nautgardsoksle…

…et nous attaquons à un pierrier sans fin…

…où l’on progresse en sautillant de roc en roc

Derrière le lac Tjønnholtjønne…

…un col enneigé…

…du haut duquel…

…je profite du plus beau panorama de la journée

Mes camarades avancent bien plus lentement que moi, Sacha surtout, en petite forme. Je prends conscience qu’après deux mois de marche intensive, j’ai un niveau bien supérieur au sien, et que c’est à son rythme qu’il faudra marcher ces dix prochains jours. Pour achever le circuit dans le temps imparti, il va falloir zapper tous les détours envisagés, et même ainsi le menu reste corsé.

Un peu inquiet, je mène le groupe dans la vallée de Veo, où nous passerons la nuit à distance respectable du refuge Glitterheim.

La vallée de Veo

Du haut d’un second pierrier…

…nous toisons une vallée…

…plus ou moins inondée

Nous franchissons le cours d’eau principal par un pont…

…les autres sur des planches trop disparates…

…et localisons dans une plaine caillouteuse…

…un espace assez sec et herbeux pour y dresser deux tentes…

…en les tendant conjointement avec un seul bâton de marche (haut niveau d’efficience)

La journée du lendemain sera la plus poussive du trek. Nous avançons au rythme d’une tortue, pour une marche totale d’à peine 15 kilomètres, dans un désert minéral aussi hostile que celui de la veille, mais cette fois sous les nuages. En fin de journée, nous faisons face au sommet du Jotunheimen, le Galdhøppigen. Vu notre lenteur, j’avais déjà renoncé à l’idée de le gravir ; sa cime enneigée, qu’on aperçoit à peine entre d’épais nuages, m’en dissuade définitivement.

Vers le Galdhøppigen

Nous quittons la vallée de Veo…

…pour des montagnes embrumées…

…où nous nous infiltrons…

…par le Veslgluptjønnen, une cuvette rocailleuse…

…dont le lac…

…est encore partiellement enneigé

Une nouvelle séquence en pierrier, avec des troupeaux de rennes en amont…

…et le Leirtjønne en aval…

…et nous laissons sur notre droite une vallée secondaire…

…pour plonger vers celle de Vis…

…du fonds de laquelle surgissent les contreforts lugubres…

…du Galdhøppigen

Nous ignorons superbement le Galdhøppigen et nous rabattons vers la vallée.

La vallée de Vis

Un kilomètre en amont du refuge qui l’occupe, nous trouvons un coin de bivouac impeccable.

Le bivouac au pied du Galdhøppigen

Il n’y a plus au programme ni col ni pierrier ; il ne nous reste qu’à longer des vallées, sur des sentiers toujours plus humides.